Curation et Médiation, même combat ! [Science et Communication #1]

À la suite de l’intervention de Marc Rougier, président de Scoop.it (entreprise spécialisée en curation de contenu), lors du dernier [i]twittercamp[/i], un débat est né, et un vif échange sur la différence entre les mots et les concepts de curation de médiation en est ressorti. Pour ceux qui ne connaissent pas ces concepts en communication, cet article s’emploiera à les présenter, à la demande de ce président fort sympathique.

Le choix a été ici fait d’établir un parallèle entre science et communication, afin de donner un aspect éducatif à cet article qui sera, il faut bien l’avouer, un peu (trop) long ! icon biggrin Curation et Médiation, même combat !  [Science et Communication #1]

Curation, Médiation, c’est quoi ?

Tout d’abord, la curation, c’est quoi ? En communication, c’est tout simplement le fait de citer un morceau d’une publication en y ajoutant des notes et en citant son auteur. Ainsi, du contenu personnalisé est créé, et un rédacteur ne voulant pas créer du contenu à partir de rien peut ainsi se voir en toute légalité possesseur d’une base documentaire. Il ne s’agit pas de voler le contenu d’un auteur dans sa globalité, mais bel et bien de le citer.

Vous vous en doutez sûrement, voir des services de curating (le nom américain) pousser çà et là ne plaît guère aux différents rédacteurs Web présents sur la Toile, car ceux-ci ont l’impression d’être dépossédés de leur contenu et se sentent assez vite dans le rôle de vaches à lait.

D’un autre côté, les adeptes du curating expliquent que le curateur choisit de citer des textes dans un contexte et les rassemble, les mettant ainsi en valeur, et c’est une vision des choses qui, globalement, se tient fort bien aussi (il est à noter que le curateur, dans les pays anglo-saxons, est grosso modo l’équivalent d’un conservateur de musée : c’est la personne qui prend soin de rassembler des œuvres dans le but de faire passer une vision donnée d’une thématique).

Ça, c’est pour le débat idéologique.

À partir de là, il est très tentant de faire une analogie avec le mot médiation, qui consisterait à dire que le médiateur est une personne qui agrège des contenus dans le but de les faire passer au grand public. Ici se cache une grosse méconnaissance, que je vais tenter de vous expliquer d’abord grossièrement, puis de façon plus poussée.

L’état des lieux dans la recherche

Dans notre système de recherche, actuellement, 1 % des chercheurs construisent des théories, 1 % cherchent à trouver les limites de ces théories par des expériences, et les 98 % autres essayent d’expliquer des phénomènes via des théories déjà existantes. Pour la majorité, le processus de recherche revient donc à rassembler une énorme bibliographie pendant 6 mois, puis à s’appuyer dessus afin d’expliquer un phénomène, ce qui assimile le chercheur à un curateur agrégeant des citations autour d’un phénomène et y ajoutant ses notes personnelles tout en citant ses sources.

Néanmoins, le public peut difficilement comprendre le contenu d’une revue scientifique, et là apparaît le rôle du médiateur, qui vulgarisera et opérera une transformation et un réagencement des contenus pour les mettre au niveau du public visé. Des grosses structures du type « Cité des sciences » ou autres grands temples de la vulgarisation emploient du personnel pour mettre en place ce type d’exposition et de transmission (tout comme un grand nombre de revues, « Sciences et vie » en tête de peloton).

Plus simplement, dans votre vie de tous les jours, si vous savez vous servir convenablement d’un ordinateur, cela est dû à une quantité colossale de livres et de médias traduisant au grand public des découvertes issues de la recherche scientifique, aujourd’hui omniprésentes.

Encore mieux, certains médiateurs ont pour mission de simplifier les théories d’un domaine pour les rendre utilisables dans un autre domaine. Ici, je vais prendre l’exemple du passage d’une théorie de physique à la biologie (et je vous assure, il ne va rien y avoir de compliqué).

Exemple de savoir perdu par la médiation, et cas pratique

Le fait est que certaines bestioles ont des nageoires leur permettant d’aller vite, et d’autres, des milliers de petites pattes leur permettant de se mouvoir dans un fluide. Les choses ne se sont pas faites par hasard, et les animaux ne peuvent aller vite que dans un liquide relativement « fluide » et préfèrent assez souvent passer au mode « mille pattes » dans un environnement visqueux. Ainsi, chaque patte pousse le liquide qui l’entoure et l’animal (ou l’organisme) peut se déplacer plus facilement.

Le biologiste veut comprendre ces modes de déplacement, et pour cela, utilise une grosse équation physique adaptée à ceux-ci. Pour un physicien, lors de l’étude d’un mouvement dans un fluide, il est nécessaire d’étudier si ce fluide est visqueux ou non avant d’aller plus loin et de choisir la simplification voulue. Pour les biologistes, les choses ont été vulgarisées (et donc ont subi une médiation), et deux branches de la biologie sont apparues, tant et si bien qu’au fil des ans, l’une d’elles utilise systématiquement les équations pour les fluides visqueux, et l’autre celles pour les fluides non visqueux.

Pour étudier des animaux, c’est bien suffisant, et les approximations faites sont souvent les bonnes. Néanmoins, une telle quantité de contenu a été publiée qu’il n’y a quasiment plus aucun étudiant biologiste sachant d’où viennent les formules qu’ils emploient. Ils sont donc, à leur manière, les curateurs de contenus ayant subi des dizaines de médiations successives (là, j’avoue, ça commence à devenir un peu compliqué).

Mon objectif ici était seulement d’insister sur les différences entre les mots « médiation » et « curation ». Il faut toutefois comprendre le problème de société qui se pose derrière, à savoir qu’à trop vulgariser, nous perdons l’origine et la compréhension de certains phénomènes et grands principes.

Si les Américains ont perdu le savoir-faire pour construire des fusées, il se pourrait que ce problème n’y soit pas étranger… À trop communiquer de façon globale, ils y ont perdu en précision et, petit à petit, ce qui était compris et entendu est devenu obscur et inutilisable.

Ceci était le premier article de la série « Communication et sciences ». Si vous l’avez trouvé inutile ou un peu trop compliqué, dites-le-moi, je corrigerai le tir (et si vous avez aimé, dites-le aussi, hein :p).

P.-S. — Je sais, c’était trèèèèès long. En conséquence, grand merci à vous si vous m’avez lu jusqu’au bout.
P.-P.-S. — J’ai pris l’exemple physique/biologie, mais j’aurais tout aussi bien pu prendre maths/physique ou même psychologie/sociologie, matières utilisant elles aussi des méthodes scientifiques et donc sujettes à ce genre de problématique.

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